ArabWorld 2.0 : bienvenue à FaceBookLand


Encore un article qui traite de l’influence des réseaux sociaux sur les révolutions arabes me direz-vous ! On ne les compte plus, en effet, les articles qui traitent de ce sujet. Pourtant, en lisant plusieurs dizaines de ces analyses qui ont fleuri dernièrement dans tous les quotidiens et sur la toile, il m’a semblé qu’un élément essentiel faisait défaut et que ces analyses avaient toutes en commun une idée bien simpliste : internet et plus particulièrement les réseaux sociaux auraient joué un rôle de catalyseur en permettant la communication entre internautes.

Bien que conforme à la réalité, cette vision réductrice transformait ces immenses rassemblements humains de la place Tahrir en caricature qui ressemblait davantage à un flashmob qu’à une révolution. Ce qui a attiré mon attention c’est aussi la confusion qu’on retrouve dans ces articles et qui consiste à mettre sur un pied d’égalité tous les réseaux sociaux : quand on en parle, on cite généralement et toujours dans le même ordre facebook, Twitter et une fois sur deux YouTube.

Or, à mon sens, l’apport principal des réseaux sociaux à la révolution des peuples arabes vient de l’influence prépondérante et, probablement, inconsciente qu’a pu avoir facebook sur les jeunes.

Moubarak - Ben Ali: Friend request on facebook - Tahrir square - Cairo - EgyptMoubarak – Ben Ali, demande d’ajout à la liste d’amis de facebook – Place Tahrir – Le Caire – Égypte – 25 janvier 2011

En effet, depuis la création de ce réseau social, la jeunesse arabe, largement désœuvrée, a pu vivre dans un pays virtuel peuplé de millions d’habitants où la démocratie (relative bien sûr, mais tellement réelle en comparaison avec les régimes autoritaires reposant sur les services de renseignements), l’égalité et le respect de l’avis de l’autre étaient la règle. Il s’agissait là d’une situation que ces jeunes n’avaient jamais connue dans leur pays réel. De plus, cette expérience de la démocratie touchait toutes les couches de la société. C’est probablement là, à FaceBookLand, que la jeunesse arabe a découvert qu’elle pouvait donner son avis sur chaque sujet, qu’elle pouvait refuser de voir telle publicité qui ne l’intéressait pas – on lui demandait même d’expliquer pourquoi elle ne l’intéressait pas, un comble ! – qu’elle pouvait demander le retrait d’une page ou d’une image qui lui semblait insultante et surtout, qu’elle pouvait s’exprimer librement, discuter et se rassembler (bien que seulement à travers des groupes virtuels dans un premier temps), ce qui lui a sans doute donné l’envie d’appliquer cette expérience virtuelle de la démocratie à la vie réelle. Cette expérience était d’autant plus douloureuse qu’elle mettait en vis-à-vis le pays choisi librement (émigration virtuelle à FaceBookLand) avec le pays subi (hasard de la naissance dans un pays figé au régime dictatorial, policier et répressif où les jeunes ne se reconnaissaient pas).

Une conscience politique venait de naître.

Même si on trouve dans tous les pays arabes une classe sociale privilégiée qui a accès aux études supérieures ainsi qu’à des séjours à l’étranger qui lui ont permis de goûter à la démocratie, tout à coup, en ayant sa page facebook, on pouvait être jeune chômeur tunisien, et vivre cette même expérience de la démocratie, de la liberté et de la prise publique de la parole en s’acquittant d’une somme modeste dans un café internet de Tunis. A posteriori, on peut certes remarquer que les bloggeurs, les twitteurs, les web leaders de ces révolutions sont issus de la classe privilégiée et instruite, mais il est certain que si les jeunes n’étaient pas prêts, s’ils n’avaient pas eu les mêmes expériences et les mêmes aspirations, ils n’auraient probablement pas suivi et l’aventure se serait soldée par un entrefilet dans un journal s’indignant de l’arrestation de quelque bloggeur anonyme. On retrouve d’ailleurs dans plusieurs interviews de jeunes bloggeuses égyptiennes cet étonnement devant le succès inespéré de leurs appels en ligne pour la manifestation du 25 janvier.

On peut donc affirmer que contrairement à ce qui se passe (ou qui pourrait se passer) dans certains pays sub-sahariens, les révolutions arabes ne sont pas des révoltes de la faim. Il s’agit de véritables révolutions politiques qui n’auraient pas été possibles dans des pays n’ayant pas atteint un certain bien-être social et une certaine conscience politique ; ce n’est pas le ventre vide qu’on revendique sa part de pouvoir. On a pu le constater lorsque les dirigeants aux abois ont tenté d’acheter la paix sociale en doublant les salaires des fonctionnaires sans parvenir à contenir leur révolte. D’ailleurs le slogan le plus scandé que ce soit à Tunis, au Caire, à Bahreïn ou ailleurs n’est-il pas : « Le peuple exige la chute du régime » ?

À la fin de l’année 2010, les jeunes du monde entier tout comme les jeunes arabes ont pu « rencontrer » le « président » de cette démocratie virtuelle, Mark Zuckerberg à travers le film The Social Network. Ils ont fait la connaissance d’un jeune de leur âge, à peine sorti de l’adolescence et ils se sont reconnus en lui : si ce jeune homme, avec toutes ses fragilités et ses faiblesses – largement dépeintes dans le film – pouvait administrer efficacement le plus grand pays virtuel de la planète (plus de 500 millions d’habitants aujourd’hui) alors ces tyrans qui sont au pouvoir dans leurs pays respectifs depuis des décennies et qui sont tous atteints par la limite d’âge ne peuvent plus les représenter (d’ailleurs l’ont-ils jamais fait ?) ni les gouverner. C’est à chacun de donner son avis dans la société à venir : ArabWorld 2.0 où la dictature du « Like » (« J’aime ») remplace la dictature du peuple chère à un Kaddafi vieillissant – chef suprême de la Jamahiriya (littéralement : dictature des foules) – voyant s’écrouler autour de lui un régime caduc forgé par les idéologies européennes dépassées, et ne comprenant pas ce qui lui arrive à tel point qu’on a pu le voir, le premier jour des troubles en Libye, s’étonner publiquement dans les médias : « Mais chez nous, il n’y aura pas de soulèvement populaire puisque c’est le peuple qui gouverne ! ».

Le Monde Arabe est mort, vive ArabWorld 2.0 !

Nagi GHORRA est enseignant de technologies éducatives à l’université Saint Joseph – Beyrouth, Liban

La presse en parle

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One Response to ArabWorld 2.0 : bienvenue à FaceBookLand

  1. Lioniero del Maschio says:

    Merci Ghorra. L’Europe a besoin de lire des choses pareilles!!

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